Au sommaire d’Anim’magazine n° 155/156
Dossier
OU EN EST LA JEUNESSE AUJOURD'HUI ?
Quelle place accorde-t-on aux jeunes dans la société française ? A quelques semaines des élections présidentielles, il nous est apparu essentiel de poser la question, qui concerne l'avenir m'me de notre pays. Pour tenter d'y répondre, nous avons interrogé les meilleurs observateurs de la sociologie de la jeunesse, les décideurs et partis politiques, les responsables des politiques jeunesse au niveau local. Le résultat ne peut qu'inciter au pessimisme : les jeunes, plus que dans les décennies précédentes et plus que dans d'autres pays de l'Union européenne, ont du mal à trouver leur place. M'me si des initiatives intéressantes, souvent associatives d'ailleurs, tentent d'infirmer cet état de fait, en favorisant leur autonomie progressive et leur prise de responsabilité.. (pp. 18 à 48)
" Il est temps que la classe politique se donne les moyens économique et intellectuel de réintégrer les jeunes ", nous déclare le sociologue Louis Chauvel (p.20)
> Vous faites le constat d'une France qui sacrifie ces jeunes. Comment cela se manifeste-t-il ?
De nos jours, un an après être sortis du système scolaire, 25% des jeunes sont encore au chômage, contre 6 % en 1972. Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas trouver leur place dans le monde du travail alors qu'ils ont deux ou trois années d'étude de plus que leurs parents. Et ce sont les premiers touchés en cas de retournement de la conjoncture. L'écart entre les jeunes qui arrivent sur le monde du travail et les salariés d'âge mûr (qui sont parfois leurs parents) atteint aujourd'hui son apogée. A cette fracture béante, il faut en ajouter une autre : celle entre les 2 ou 3% de jeunes situés en haut de l'échelle sociale, possédant les bons diplïmes et jouissant du patrimoine de leurs parents, et les jeunes issus de milieux sociaux défavorisés des quartiers de relégation, qui prennent conscience qu'ils n'ont aucune chance de s'en sortir. Ces derniers constatent autour d'eux qu'il faut des mois, voire des années, pour trouver une place stable et de niveau équivalent au Smic. Quant aux jeunes des catégories intermédiaires, ils vivent dans l'angoisse croissante d'être happés par le cercle de la précarité. Leurs diplômes n'ayant plus la valeur escomptée, réussir devient pour eux de plus en plus difficile. Ce contexte explique largement les mobilisations du printemps 2006 contre le CPE.
Cette accumulation de chômage et de pauvreté dans le travail, ajoutée à cette absence de perspective d'avenir, conduisent certains jeunes vers un état dépressif ou limite. D'autres sont conduits à se réaliser autrement que par le travail. Par exemple, notamment parmi les jeunes défavorisés, en se tournant vers des " carrières " délinquantes. D'autres jeunes, notamment issus des catégories intermédiaires et dont les parents sont dotés d'un patrimoine suffisant pour les aider, se dirigent vers les métiers artistiques. Si certains jeunes accèdent ainsi à l'autonomie, beaucoup d'autres se retrouvent dans une impasse vers 25 ou 30 ans. Et, devant la nécessité, ils finissent par accepter de petits boulots mal payés. En France, du point de vue de l'intégration sociale des jeunes, on fait pire que les pires pays néolibéraux !
> Comment en est-on arrivé là ?
La structure de la société française fait qu'elle préfère protéger les droits acquis il y a longtemps plutôt qu'accroître les droits des nouveaux entrants, qu'ils soient femmes, immigrés ou jeunes. Les salariés qui s'apprêtent à partir à la retraite sont les derniers bénéficiaires d'un système qui est en train de s'écrouler pour les suivants. La prise en charge de l'ensemble de la trajectoire, qui va de la naissance à la jeunesse en passant par l'accompagnement des mères, connaît des déficiences croissantes. Dans les années 80, on s'était habitué, par comparaison avec d'autres pays et notamment le Royaume Uni, à vivre avec peu d'enfants pauvres en France. Depuis les années 2000, nous n'avons plus aucune leçon à donner en matière de prise en charge de l'enfant, de la jeunesse et des jeunes parents, en particulier quand ils sont seuls.
> Comment ce système tient-il encore ?
Malheur aux derniers arrivés qui n'auraient pas le soutien de leurs parents ! Qui paient réellement pour le travail réalisé par les stagiaires à 350 ? par mois pendant plusieurs mois, voire années, sinon les parents ? A ce titre, la question du logement est significative. Aujourd'hui, un jeune qui ne reçoit pas d'aide de ses parents pour se loger vit difficilement, même s'il a un emploi. Certes, certains jeunes, une minorité, bénéficient encore de deux atouts (le " bon " diplôme et des parents ayant un fort patrimoine) et accèdent à l'autonomie du fait de leur seul travail salarié, avec un soutien parental qui leur permet de passer d'un confort relatif à un vrai confort. En revanche, au sein des catégories sociales intermédiaires, à salaire égal, on voit apparaître des distorsions énormes entre celui qui s'est " fait " tout seul, et celui qui limite ses ambitions au minimum pour éviter le déclassement mais dont les parents mettent à disposition un appartement. Le premier aura des conditions de vie beaucoup plus modestes que le second. La solidarité familiale a certes permis à ceux qui en bénéficient d'amortir des chocs qui sinon auraient été plus visibles, mais avec quelles conséquences ? D'une part, les entreprises ont fini par s'habituer à faire travailler les jeunes pour presque rien. D'autre part, cette solution a fait oublier le mal qui empire. De plus en plus, il faut avoir des parents ayant eux-m'mes un capital économique pour se maintenir dans les catégories sociales supérieures ou intermédiaires et éviter d'entrer dans la vie par la porte de l'exclusion.
> Qu'est-ce que cette situation présage ?
Les jeunes d'aujourd'hui sont les adultes de demain. En sacrifiant la jeunesse, on sacrifie ainsi l'avenir de la société. Or les jeunes qui ont aujourd'hui 20 ou 30 ans ont vécu leur enfance dans un système où la pauvreté familiale était encore faible. En revanche leurs enfants risquent de connaître des difficultés plus lourdes encore, le malaise vécu aujourd'hui par leurs futurs parents ne sera pas sans répercussions sur eux. Il ne suffit pas d'attendre pour que la situation s'améliore. D'ailleurs, les difficultés sont telles qu'un progrès sur le front du chïmage n'aura pas d'effets immédiats. Cela signifie que les travailleurs sociaux ne verront pas leur charge de travail baisser, au contraire ! Dans ce contexte, le traitement d'urgence va remplacer le traitement préventif. Or il faudra faire avec le départ massif à la retraite des travailleurs sociaux et avec l'imprévision des pouvoirs publics en la matière. Malheureusement, ces derniers se cantonnent à l'actualité immédiate. Il est vrai que lorsqu'on privilégie comme eux le court terme, les enjeux liés à la jeunesse concernent un avenir indéterminé très lointain.
> Comment remédier à cet état de fait ?
Il faut sortir du cas français en s'inspirant, par exemple, des pays nordiques. Les jeunes y intègrent très tôt le marché du travail (2). En revanche, il n'est pas rare qu'ils reprennent leurs études à 30 ou 40 ans. Chacun a ainsi la possibilité de faire des allers-retours permanents entre le travail et les études, ce qui permet de retenter sa chance à tout moment en laissant l'avenir des jeunes grand ouvert. En France, au contraire, les places prestigieuses sont attribuées une fois pour toute à ceux qui ont choisi les établissements les plus sélectifs et qui font les études les plus longues. Dès 16-18 ans, les cartes sont jouées : on sait déjà qui va réussir et qui va échouer. La classe politique n'a pas encore saisi la profondeur du problème. Il est temps qu'elle se donne les moyens économique et intellectuel de réintégrer les jeunes. <
(1) Auteur du Destin des générations, Puf, 1998, et des Classes moyennes à la dérive, La République des Idées, Seuil, 2006
(2) En Suède, 60% des jeunes ‚gés de 21 ans sont syndiqués (75% à 27 ans), contre moins de
Accueils jeunes : jusqu'où l'autonomie ?
L'objectif est de taille : accompagner les jeunes vers l'autonomie en suscitant la participation et la prise d'initiatives. Sans rentrer en conflit avec les adultes ?
Beaucoup d'espaces jeunes sont nés d'un échec : celui de l'expérience d'un foyer autogéré par les jeunes, concession faite par les élus, mais sans moyen ni projet. Et surtout sans adulte. A Carros (06) par exemple, la dégradation du foyer de jeunes situé dans l'ancien bourg a accéléré la révision de la politique jeunesse à l'échelle de la municipalité autour d'une association qui s'adresse à tous les jeunes de la ville. Très vite, en effet, l'accompagnement adulte, m'me discret, s'avère nécessaire pour réguler les tensions. A ce cheminement historique des foyers en autogestion vers l'organisation d'espaces jeunes plus structurés, s'ajoute la pression réglementaire qui pousse également vers davantage d'encadrement professionnel. Si bien que les espaces jeunes gérés par des animateurs formés, longtemps cantonnés dans les villes, gagnent aujourd'hui les communes périurbaines.
Leur mission est des plus subtiles : accompagner les jeunes vers l'autonomie en garantissant un cadre minimal. Trop de cadre, et c'est l'infantilisation, qui peut aller de pair avec une volonté, plus ou moins avouée par les élus, d'instrumentaliser le lieu pour maintenir la " paix sociale ". Pas assez, et c'est le risque, au mieux, de la main mise du lieu par un groupe entraînant l'exclusion des autres, au pire de sa dégradation, voire de sa destruction.
Adapter au rythme de vie de ceux à qui ils s'adressent, les espaces jeunes fonctionnent généralement en accès libre les après-midis et les soirées (parfois jusqu'à 22h). Ouverts à partir de 11 ou 12 ans sans véritable limite d'âge, les préados y côtoient de jeunes adultes aux besoins très différents. Alors que les premiers sont demandeurs d'activités collectives, les seconds attendent plutït un accompagnement individuel. Pour ces " vieux jeunes ", le local sert souvent de point de ralliement. Ils aiment s'y retrouver entre eux, boire un café, faire un billard ou discuter de façon informelle avec l'animateur référent. " Avec ces jeunes, nous vivons un moment de transition où le flou domine, commente Julie Desmoissons, coordinatrice Enfance Jeunesse Vie associative à Saint-Armel (35). Mais ils viennent encore car ils conservent un lien affectif avec la structure ".
Susciter les initiatives
Dans ce chemin vers l'autonomie, les étapes sont nombreuses. Souvent les préados sont attirés par les activités proposées : thé‚tre, jeux de rïle, activités manuelles, etc. Pour susciter les initiatives, certains espaces jeunes ont mis en place un temps réservé à la concertation et à la construction de projets. A Noisy-le-Roi (78), cette pépinière d'idées a donné naissance à de nombreuses associations de jeunes qui font aujourd'hui le dynamisme d'Emaj (Espace Maison Associative des Jeunes, voir notre reportage p. 35). A Bain-de-Bretagne, elle a accouché d'une activité thé‚tre géré par des jeunes âgés de 15 à 18 ans. Ailleurs, un responsable jeunesse a orienté les jeunes vers une association d'échange interculturelle dans laquelle ils ont fini par s'investir de façon complètement autonome.
Une question taraude les professionnels en charge de la jeunesse : comment faire en sorte que les accueils de jeunes se fassent avec les jeunes (et pas sans eux ni contre eux) ? " L'espace jeunes est un outil, explique Jean-Marc Feunteun, animateur jeunesse à Bain-de-Bretagne (35). Nous sommes là en appui, pas pour faire à leur place ". Plus qu'un lieu de consommation d'activités, c'est donc un espace d'accompagnement et d'écoute. A ce titre, créer un espace jeunes n'est pas sans risque pour un élu, s'il accepte de jouer le jeu jusqu'au bout. Autrement dit, s'il accepte de donner aux jeunes les moyens (prise de responsabilité, outils de communication, apprentissage du fonctionnement des institutions) d'une possible remise en question de sa politique. " Les jeunes doivent avoir des espaces d'expression pour s'exprimer dans la société ; c'est un risque à prendre qui peut aller jusqu'au conflit ", affirme Patrick Colmann, directeur adjoint à la jeunesse de Dunkerque.
Et entretenir l'esprit de responsabilisation
Dans cette perspective, il faut accepter que ces lieux soient éphémères, que les jeunes qui se les approprient finissent par remettre en question leur existence et laissent la place à des " nouveaux " avec qui il faut recommencer le travail. " A chaque renouvellement du public, il faut savoir retisser des liens ", note Antoine Bonnet, coordinateur enfance-jeunesse dans la communauté de communes Loire-Aubance située au sud d'Angers. Il faut également veiller à transmettre l'histoire du lieu " sinon les nouveaux arrivent en terrain conquis ", note Cyril Hénault, responsable d'Emaj, à Noisy-le-Roi. Pour éviter que le lieu, co-construit avec les jeunes, ne se transforme en espace de consommation, de nombreux accueils jeunes entretiennent l'esprit de responsabilisation et d'autonomie en mettant l'accent sur la participation. Première étape : l'adhésion à la structure. Ensuite, ceux qui le souhaitent peuvent proposer un projet ouvert à tous - un nouvel atelier par exemple - susceptible de déboucher sur la création d'une association. " Le jeune reste porteur de son projet, mais nous l'accompagnons, notamment en utilisant les informations du Point informations jeunesse dont nous disposons ", explique le responsable d'une structure intercommunale. Enfin, dans certaines structures, les jeunes sont invités à " passer de l'autre côté de la barrière " en devenant membres du conseil d'administration de l'accueil jeunes. " Le jeune a alors appris quelque chose qu'il a la possibilité de rendre ", note Cyril Hénault.
Faire de la place aux jeunes, ce n'est pas construire un ghetto, mais mettre en place les conditions d'un dialogue avec les autres générations. De ce fait, les espaces jeunes doivent veiller à rester ouverts sur l'extérieur. Certains lieux leur donnent la possibilité d'aider à l'organisation de manifestations municipales en échange de crédits qui financeront leurs projets. D'autres fonctionnent aussi comme maisons des associations, ce qui draine un public adulte et impulse des activités communes. <
Dans ce dossier également, des reportages, des initiatives favorisant la citoyenneté des jeunes : le service civil obligatoire, le tutorat, la conduite accompagnée.
Animation
Une bouffée d'oxygène
Depuis la mi-août 2006, l'association Artémis organise un centre de loisirs au sein du Chu (Centre hospitalier universitaire) de Saint-Etienne. (p.6)
Handicap
Quand l'art ouvre les portes
Le centre de La Gabrielle et les Ateliers du Parc de Claye, à Claye-Souilly (77), propose à des personnes en situation de handicap mental des ateliers artistiques qui donnent lieu à des expositions dans des lieux prestigieux. (p.10)
Enquête
La nouvelle vie des "CONTRATS CAF"
Depuis le 1er juillet 2006, les contrats " enfance " et " temps libre " sont remplacés par un contrat unique : le contrat " enfance et jeunesse ". Non sans inquiétudes du côté des collectivités territoriales et des professionnels de l'enfance et de la jeunesse. (p.12)
Les outils de l'animateur
Les temps calmes
Les temps calmes ne sont pas des temps morts. Bien au contraire ! Ils répondent à des besoins spécifiques et, à ce titre, méritent qu'on leur accorde attention et organisation. (p.52)
A votre service
Le contrat d'engagement éducatif
Nouvel arrivé dans le paysage de l'animation, le contrat d'engagement éducatif a été instauré par la loi n∞ 2006-586 du 23 mai 2006, complétée par le décret n∞ 2006-950 du 28 juillet 2006. Cette loi insère dans le Code du travail l'article 774-2 relatif à l'engagement éducatif visant à clarifier le statut juridique des personnels occasionnels des centres de vacances et de loisirs qui jusqu'ici étaient régis par l'annexe II de la Convention collective nationale de l'animation (CCNA). Nous faisons le point sur ce nouveau contrat. (p.54)
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